Les coûts de l'énergie flambent : quels enjeux pour l’industrie alimentaire ?
La crise énergétique nous touche tous et, pour l’industrie alimentaire, elle continue de se faire sentir au quotidien. La volatilité des marchés, la hausse des coûts de réseau et l’enchevêtrement complexe de taxes maintiennent les prix de l’électricité structurellement élevés en Belgique. À cela s’ajoute le contexte international : les entreprises belges bénéficient souvent de moins de mécanismes de soutien que leurs concurrents dans les pays voisins…
Pour les entreprises alimentaires, les conséquences sont importantes : leur compétitivité est mise à mal et les investissements essentiels pour la transition énergétique sont freinés. Pourtant, le secteur veut avancer. L’électrification, l’efficacité énergétique et la décarbonation figurent parmi les priorités. Mais sans un cadre énergétique stable et abordable, ces ambitions se heurtent déjà à la réalité économique.
La crise énergétique perdure
L’industrie alimentaire belge est une grande consommatrice d’énergie et d’électricité. Aujourd’hui, elle dépend encore à environ 60 % du gaz naturel. C’est pourquoi le secteur s’est fixé des objectifs ambitieux à l’horizon 2030. Premièrement, il faut réduire les émissions de CO₂ dans nos entreprises de plus de 40 %. Deuxièmement, nous voulons améliorer notre efficacité énergétique de 15 % et, enfin, nous envisageons d’électrifier 40 % de notre consommation d’énergie.
La transition vers des procédés plus électriques est indispensable pour atteindre les objectifs climatiques, mais elle reste difficile en pratique. La raison ? L’électricité est et reste chère. Même lorsque les prix de gros de l’énergie diminuent, les entreprises ne le ressentent pas toujours sur leur facture. Cela s’explique par le fait qu’une partie seulement du prix de l’électricité est directement liée au marché, tandis que les autres composantes diminuent peu, voire pas du tout.
Outre le coût de l’énergie proprement dit, les coûts de réseau et les taxes jouent un rôle majeur. En moyenne, la facture d’électricité des entreprises se compose de 50 à 70 % de coût de l’énergie, de 15 à 30 % de coûts de réseau et de 10 à 20 % de taxes et prélèvements. Les coûts de réseau ont fortement augmenté ces dernières années en raison des investissements dans les infrastructures et de l’intégration des énergies renouvelables. Dans certains cas, ces coûts ont progressé de 30 à 60 % sur une base annuelle. À cela s’ajoutent des accises, contributions et autres prélèvements particulièrement élevés en Belgique. Résultat : une facture énergétique structurellement élevée, qui laisse peu de marge de manœuvre aux entreprises.
Priorité à la survie
Ces coûts énergétiques élevés ont un impact direct sur le fonctionnement des entreprises. La hausse des coûts de production les rend moins compétitives face à des concurrents étrangers, qui évoluent dans des conditions énergétiques plus avantageuses.
Ces contraintes ralentissent les investissements dans la décarbonation. De nombreuses entreprises qui prévoyaient d’électrifier leurs processus ou d’investir dans des pompes à chaleur et des fours électriques reportent ces projets. Cela freine non seulement leur propre transition, mais met également sous pression les objectifs climatiques.
Tom Quintelier, Environmental Affairs & Energy Advisor FeviaTant que l'électricité restera chère et que les technologies ne pourront pas être déployées à grande échelle, l'électrification restera un risque plutôt qu'une évidence pour de nombreuses entreprises alimentaires.
Pas des mesures de soutien pour l’industrie alimentaire
Différents instruments existent pour soulager (partiellement) la facture énergétique des entreprises. Néanmoins, peu d’entreprises alimentaires peuvent en bénéficier aujourd’hui, en raison de critères d’éligibilité, de périmètres sectoriels limités et d’incertitudes quant à la mise en œuvre.
Norme énergétique fédérale
Ainsi, la norme énergétique fédérale vise à réduire les coûts de transmission pour les entreprises directement raccordées au réseau à haute tension. À peu près toutes les entreprises alimentaires étant raccordées au réseau de distribution, cette mesure apporte peu d’avantages. Plus encore, les coûts risquent même d’augmenter.
Accises sur l’électricité
Les accises sur l’électricité jouent également un élément important. Bien qu’un système dégressif existe, les grands consommateurs paient moins par unité consommée, tandis que les petits consommateurs industriels paient proportionnellement davantage. Par ailleurs, certains secteurs industriels bénéficient d’exonérations auxquelles l’industrie alimentaire n’a pas accès. Néanmoins, la réduction des accises sur l’électricité ne peut être considérée comme une compensation pour les augmentations résultant de la future norme énergétique mais comme une mesure indispensable afin de donner aux entreprises alimentaires l'oxygène nécessaire pour rester compétitives et encourager leur décarbonation.
Compensation émissions indirectes
Dans le cadre de ETS, les fournisseurs d’électricité doivent acheter des droits d’émission pour les tonnes de CO2 qu’ils émettent. Certains secteurs reçoivent une compensation émissions indirectes pour ces coûts supplémentaires ; uniquement 2 secteurs alimentaires pourraient être éligibles.
Clean Industrial Deal State Aid Framework
Enfin, le mécanisme européen CISAF (Clean Industrial Deal State Aid Framework), offre un certain potentiel pour dix secteurs alimentaires définis au niveau européen, et pourrait réduire le prix de l’électricité de manière temporaire tout en investissant dans des projets de décarbonation.
Axelle Gortz, Environmental Affairs & Energy Advisor FeviaLe coût actuel élevé de l’électricité freine les investissements dans l’électrification. Des prix énergétiques abordables, prévisibles et compétitifs sont essentiels pour donner l’oxygène nécessaire aux entreprises alimentaires et encourager leur décarbonation.
Besoin d’oxygène
Pour rendre possible la transition énergétique tout en restant compétitif, le secteur alimentaire a besoin de mesures claires et structurelles. Ces 7 priorités offriraient immédiatement plus de marge de manœuvre aux entreprises :
- Une réduction des accises sur l’électricité au minimum européen. (Belgique)
- Un tax shift réfléchi, d’application uniquement si les entreprises ont accès à de l’électricité suffisamment disponible, abordable et décarbonée et à une technologie mature. (Belgique & régions)
- Une utilisation maximale du cadre de soutien européen CISAF. (régions)
- Des compensations équitables des émissions indirectes pour les 2 secteurs alimentaires concernés, sans affecter le budget régional du CISAF. (régions)
- Une plus grande flexibilité des tarifs de capacité afin de mieux tirer parti des possibilités offertes par la transition énergétique. (Flandre)
- Des investissements dans les infrastructures énergétiques, efficaces et financièrement soutenables pour les entreprises. (Belgique & régions)
- L’extension des listes de secteurs alimentaires éligibles aux différentes mesures de soutien. (L’Europe)
Pas de transition sans énergie abordable
L’industrie alimentaire est prête à investir dans un avenir plus durable. Mais sans des prix de l’énergie compétitifs, cette transition devient particulièrement difficile.
Une énergie décarbonée, abordable, prévisible et disponible en quantité suffisante n’est pas un luxe, mais une condition fondamentale. Sans elle, ce n'est pas seulement la transition climatique qui est compromise, mais aussi l’avenir même de l’industrie alimentaire belge.
Le défi est clair. Il appartient désormais aux pouvoirs publics de créer les conditions nécessaires pour permettre aux entreprises d’agir concrètement, et de faire de la transition énergétique non pas un frein, mais un accélérateur.