Grand renversement du triangle alimentaire flamand : les trois questions de l’industrie alimentaire

Nicholas Courant
03.10.2017

Non, le lancement du nouveau triangle alimentaire en Flandre n’a pas constitué de journée noire pour l'industrie alimentaire. De très nombreuses branches représentées dans notre secteur soutiennent d’ailleurs les principes fondamentaux du nouveau modèle d’information alimentaire... C’est logique... Il n’appartient pas à l'industrie alimentaire de donner des conseils scientifiquement étayés en matière d’alimentation. Mais permettez-nous néanmoins de nous interroger sur quelques aspects essentiels. Car après les réactions jubilatoires de quelques critiques bien rôdées de l'industrie alimentaire quant au fait que le secteur n'a pas été impliqué, de plus en plus de voix s’élèvent aujourd’hui. En effet, « qu’en est-il de la qualité des aliments et du plaisir procuré par l’alimentation dans ce modèle ? ».

Première question : le triangle alimentaire est-il le reflet des connaissances scientifiques actuelles ?

Une question simple qui mérite une réponse nuancée. Le nouveau triangle ne dépeint plus un régime alimentaire sain et équilibré mais a pour vocation d’indiquer comment atteindre un mode d’alimentation idéal. Le dernier sondage réalisé en matière d’alimentation révèle que les Belges n'appliquaient pas toujours les recommandations du triangle alimentaire (ancienne version). Une autre approche a dès lors été adoptée. Le Ministre Vandeurzen explique que le nouveau triangle doit principalement servir de « guide » et n’est pas à appliquer au pied de la lettre. Le nouveau modèle préconise notamment la consommation de davantage de fruits et légumes et la réduction de la quantité de viande. Il est par ailleurs souhaitable de réduire la surconsommation et le gaspillage. Quelle personne sensée, même dans l’industrie alimentaire, contesterait ces principes ?

Nous nous interrogeons par contre quant à certains choix reposant sur des formulations et subdivisions davantage idéologiques que scientifiques... Des choix qui, selon nous, déboussoleront à plusieurs égards les consommateurs.

  1. Ainsi, affirmer purement et simplement que les aliments transformés sont malsains et polluants séduira sans doute quelques gourous médiatiques de l’alimentation, mais témoigne d’une piètre connaissance de la réalité. Au contraire, les aliments transformés garantissent mieux la sécurité alimentaire, améliorent la conservation et facilitent la consommation. Recommander aux consommateurs de faire une croix sur ces avantages est pour le moins étrange.
  2. Aucune nuance n’est apportée pour les produits d’origine animale. En approchant diverses catégories de produits de manière aussi partiale, le modèle fait fi des connaissances relatives, par exemple, à la consommation du lait et des apports nutritifs de certains produits transformés à base de viande. Mettre le salami et le filet de poulet dans le même sac d’un point de vue écologique comme sanitaire n’est pas correct.
  3. Le concept de « durabilité » reçoit ici une interprétation bien sélective. Et le fait que seuls quelques groupes de pression et parties prenantes aient eu voix au chapitre n’y est indéniablement pas étranger.

Deuxième question : le triangle alimentaire lèvera-t-il la confusion entretenue par les nombreux régimes « tendance » et les gourous alimentaires de tout poil ?

L’industrie alimentaire reconnaît, certes, qu’il est nécessaire d’orienter le consommateur vers un mode de vie plus équilibré... Avec tous les types de régimes alimentaires « tendance » proposés – parfois en parfaite contradiction les uns avec les autres – le consommateur ne sait en effet plus à quel saint se vouer. Nous approuvons donc l’instauration d’un « guide » clair. Mais la décision de placer les produits dont nous devons clairement augmenter la consommation, comme les fruits et les légumes, au premier rang du triangle est sans aucun doute discutable. Naturellement, le modèle doit clairement faire comprendre que tous les aliments ne sont pas égaux (même s’il n’existe pas d’aliments « malsains », qui ne pourraient par définition pas être commercialisés !).

Le nouveau modèle parviendra-t-il à dissiper la confusion ? Paradoxalement, ce sont les adeptes les plus convaincus du triangle alimentaire qui ont mis le doigt, dans les médias, sur les éléments qui sont loin d’être au point. Lors de la conférence de presse ayant précédé le lancement du triangle alimentaire, Patrick Mullie a ainsi publié une tribune dans laquelle il décrit le nouveau modèle comme une « victoire sur l'industrie alimentaire et les gourous du secteur » (il est rare que le secteur alimentaire soit désigné globalement). Pascale Naessens, qui, précisons-le, avait décliné la proposition de publications conjointes de Patrick Mullie, se retrouve, notamment, dans le collimateur... Pourtant, cette même Pascale Naessens affirme le plus naturellement du monde que le nouveau modèle traduit le point de vue qu’elle défend dans ses nombreux ouvrages. Alors, qui faut-il croire ? Moins d’un jour après l'introduction du nouveau modèle, la confusion et l’ambiguïté régnaient déjà en maîtres. 

Troisième question : le triangle alimentaire convaincra-t-il les individus de vivre et de consommer de manière plus saine ?

C’est bien entendu la question essentielle... Le triangle alimentaire élaboré par l’institut flamand pour la promotion de la santé n’a pas pour vocation de donner raison à des experts autoproclamés de la santé, mais bien d’encourager les habitants de la partie Nord du pays à manger plus sainement. Et nous espérons de tout cœur que l’objectif sera atteint, car il y a du pain sur la planche... En dépit de toute l’agitation, l’on constate de nos jours que les Flamands sont nombreux à réagir avec bon sens sur les médias sociaux (et moins sociaux) et à se poser la question suivante, entre autres : « Sommes-nous encore autorisés à tirer du plaisir de notre alimentation ? » L’OMS définit la santé comme « un état complet de bien-être physique, mental et social, qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité ». Or, les notions de plaisir et de convivialité, qui font aussi part intégrante de la fonction alimentaire, semblent totalement gommées du triangle alimentaire. Confrontée aux réactions d’auditeurs lors d’une émission radio, la porte-parole du Vlaams Instituut voor gezond leven a elle-même concédé que ces notions n’étaient pas suffisamment mises en avant.

En tant que représentant de l’industrie alimentaire, nous le déplorons également. Pourquoi ne pas avoir plutôt transmis un message comme « Mangez moins de viande, mais optez surtout pour de la viande de qualité » ? L’accent porté sur la qualité (plutôt que sur la quantité) constitue justement la force de toute l'industrie alimentaire flamande et belge. Si nous exportons avec succès, c’est justement parce que les consommateurs étrangers (au même titre que nos concitoyens) acceptent de payer un prix correct pour des produits de qualité. En économie, l'on parle de création de valeur ajoutée. « Aucun principe économique légal n’oblige l’industrie alimentaire à saturer ses produits de sucre subventionné », répète inlassablement Patrick Mullie. En réalité, l’ancien système européen des quotas de sucre maintenait le prix du sucre à un niveau élevé. Ce système arrive à son terme le 30 octobre, ce qui entraînera, selon les experts, une chute du prix du sucre. Affirmer que le sucre est subventionné est donc principalement une preuve d’ignorance et de partialité.

La théorie mise en pratique

« À chacun son métier », affirme le nutritionniste le plus médiatique de Flandre à l’encontre de l’auteure de livres sur l’alimentation la mieux vendue en Flandre. En tant qu’expert média, Patrick Mullie est bien placé pour énoncer ce principe. Mais nous sommes en droit d’attendre que les beaux principes énoncés soient effectivement mis en pratique... Expliquer le modèle économique qui sous-tend la production d’aliments est l’apanage des économistes.

La fédération de l’industrie alimentaire belge n’a pas de mal à accepter que toutes sortes d’experts portent un regard critique sur le secteur alimentaire. Ce regard critique nous permet de rester vigilants et de nous remettre continuellement en question. Mais quand on veut critiquer, il faut posséder les connaissances pour le faire et pouvoir se justifier... Et il est utile selon nous que les médias, qui relayent avidement les discours détracteurs, en prennent conscience.

Que peut donc dire et faire l'industrie alimentaire, dans ce cas ? Notre avis est clair : nous reconnaissons notre responsabilité d’innovation permanente et de développement d’un marketing responsable et sans équivoque. Nos entreprises alimentaires investissent largement dans le développement de nouveaux produits, dans la limitation des emballages, dans la réduction de la teneur en sucres, en sel ou en matières grasses et dans l’augmentation des apports en fibres ou en vitamines. Nous offrons ainsi une réponse réaliste aux consommateurs désireux de gagner du temps, tout en continuant à manger avec plaisir et en préservant autant leur santé que la planète.